Crise du féminicide au Cameroun : donner une voix aux victimes
Durant ce mois d’aout 2026, alors que le Cameroun vit une vague de féminicides, trois journées de commémorations internationales sont consacrées aux victimes :
- 21 août : Journée internationale du souvenir, en hommage aux victimes du terrorisme
- 22 août : Journée internationale de commémoration des personnes victimes de violences en raison de leur religion ou de leurs convictions
- 30 août : Journée internationale des victimes de disparition forcée.
Ces célébrations rappellent que la reconnaissance publique de la souffrance est la première étape indispensable vers la justice, la résilience et la guérison collective.
Le Cameroun fait face à une crise majeure avec une explosion des féminicides, caractérisée par une hausse de 54 % des meurtres de femmes entre 2023 et 2025. La violence à l’égard des femmes s’est fortement intensifiée ces dernières années et déjà plus de 77 cas recensés pour l’année 2026. Le pays traverse une vague de violence particulièrement critique en août 2026. Rien que pour cette semaine, le décompte affiche une femme tuée chaque jour (8 victimes en 8 jours), propulsant les drames conjugaux isolés au rang de véritable crise nationale.

Une courbe alarmante et ascendante
La crise du féminicide est une urgence de santé publique et de sécurité mondiale qui se traduit par le meurtre systémique de femmes et de filles en raison de leur genre, principalement perpétré au sein du foyer par des partenaires ou ex-partenaires. Le gouvernement a alerté sur une hausse dramatique, le premier trimestre de l’année 2026 ayant enregistré à lui seul 26 cas officiels. Une accélération fulgurante dans le décompte macabre. Le nombre total de féminicides connus s’est élevé à environ 50 cas en 2023, 67 en 2024, et continue sa progression continue en 2026. Les militantes féministes soulignent que ces chiffres, bien qu’effrayants, restent largement sous-estimés en raison du manque d’outils statistiques centralisés et du silence entourant les affaires familiales. L’impasse des statistiques et du profil des agresseurs ne peut qu’entretenir les dynamiques du fléau et un continuum de violences. Dans l’immense majorité des cas, les bourreaux sont les conjoints, compagnons ou ex-partenaires des victimes. Les séparations ou divorces ne suffisent pas à protéger les femmes, qui restent traquées et menacées. Les meurtres sont souvent l’aboutissement de violences domestiques, économiques (privation de ressources) et émotionnelles subies sur le long terme. Selon un rapport de Human Rights Watch publié fin 2024, 44 % des Camerounaises âgées de 15 à 49 ans en couple ont subi de telles agressions.
Un cadre légal et institutionnel défaillant
Malgré l’indignation publique et l’action de la société civile, la réponse étatique montre ses limites, avec l’absence de loi spécifique, la « banalisation » policière et le manque de structures de protection. La situation actuelle, qualifiée d’« insécurité permanente » par les organisations de défense des droits humains, met en lumière les failles institutionnelles et juridiques d’une société profondément patriarcale. Il n’existe toujours pas de législation nationale contraignante spécifiquement dédiée aux violences domestiques, et le projet de Code de la famille reste bloqué depuis plus de deux décennies. Lorsqu’une femme tente de porter plainte, le personnel policier (souvent mal formé) tend à renvoyer la victime chez elle, traitant ces crimes de genre comme de simples « différends familiaux privés ». Les structures d’accueil et d’orientation, telles que les gender desks mis en place dans les commissariats avec le soutien de partenaires internationaux, restent dérisoires (seulement deux opérationnels sur tout le territoire en 2026). Les victimes sont alors contraintes de s’en remettre à des ONG locales qui manquent cruellement de moyens financiers et logistiques.
Une prise de conscience collective encore timide
Face à la récurrence des drames médiatisés — à l’instar d’un récent cas survenu en août 2026 au quartier Omnisport à Yaoundé —, le débat public s’enflamme. Des campagnes portées par des figures publiques, en partenariat avec le Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA), tentent de briser l’omertà socioculturelle. Toutefois, la promesse gouvernementale d’éradiquer ces violences d’ici la fin d’année 2026 semble grandement compromise par le manque d’investissements concrets dans les services sociaux et l’absence de réformes pénales coercitives. Mais qu’est-ce qu’être victime ?

Les critères du statut de victime
Selon la définition officielle de l’Organisation des Nations Unies (ONU), être victime signifie être une personne qui, individuellement ou collectivement, a subi un préjudice, notamment une atteinte à son intégrité physique ou mentale, une souffrance morale, une perte matérielle ou une atteinte grave à ses droits fondamentaux. Ce statut est juridiquement et socialement reconnu à la suite d’actes ou d’omissions qui enfreignent les lois pénales ou violent les droits humains fondamentaux.
La notion de victime s’articule autour de plusieurs dimensions clés :
- L’indépendance vis-à-vis des poursuites, car une personne n’est pleinement considérée comme une victime, que lorsque l’auteur des faits est, soit identifié, soit arrêté, poursuivi ou condamné.
- L’inclusion des proches, dans le sens oùle terme englobe également la famille immédiate ou les personnes à charge de la victime directe qui ont souffert du préjudice.
- La cause du préjudice, d’autant plus que le dommage peut résulter d’un acte criminel (meurtre, terrorisme), d’un abus de pouvoir, de discriminations, d’accidents ou de catastrophes naturelles.
Les droits fondamentaux d’une victime
Le droit international et les systèmes judiciaires nationaux garantissent plusieurs droits essentiels pour accompagner les victimes :
- Droit à l’information, car il faut connaître le déroulement des procédures et les services d’aide disponibles.
- Droit à la protection, pour être préservé des intimidations, des représailles et de la violation de sa vie privée.
- Droit à la participation, pour pouvoir exprimer ses vues et faire entendre sa souffrance durant le processus judiciaire.
- Droit à la réparation, afin d’obtenir une indemnisation matérielle, un soutien psychologique et un accompagnement médical pour se reconstruire.
Les trois journées de commémoration sus-évoquées illustrent la volonté de la communauté internationale de sortir les victimes de l’oubli et de l’isolement. Mais comment agir et soutenir la cause ?

Donner une voix aux absentes, ces victimes qui ne pourront plus parler
Ces victimes, réduites au silence par la violence la plus extrême, laissent derrière elles des familles brisées et un vide immense que les associations tentent de combler en portant leur voix. Au Cameroun, commémorer ces femmes et briser l’omertà passe aujourd’hui par des actions concrètes de mobilisation et de plaidoyer.
Pour que ces femmes ne soient pas de simples statistiques, la société civile se mobilise dans la collectivisation du deuil. Les collectifs féministes et les familles des victimes organisent des veillées publiques et des marches silencieuses pour honorer leur mémoire et interpeller les autorités.: Des activistes recensent activement les prénoms, les âges et les parcours de vie des victimes sur les réseaux sociaux afin de leur redonner leur dignité humaine en vue de la documentation des histoires. Des organisations comme le réseau Femmes Éveillées, L’Asso Féministe du Cameroun ou le collectif Ne vous taisez plus publient régulièrement des rapports, des alertes et des outils de sensibilisation.
Les proches et les ONG accordent le soutien aux orphelins en prenant en charge les enfants laissés pour compte, qui sont souvent les témoins traumatisés de ces drames. Des lignes d’assistance téléphonique et des cellules d’écoute psychologique et juridique sont progressivement mises en place par des réseaux d’ONG à Douala et Yaoundé pour intervenir avant qu’il ne soit trop tard. Il devient important de relayer les campagnes de sensibilisation et participer à la diffusion des messages de prévention, notamment lors des campagnes internationales et nationales de lutte contre les violences basées sur le genre (VBG).
Alain Cyr Pangop
