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La stabilisation globale du « recès démocratique » : le grand renversement de la démocratie ?

13 Oct

La stabilisation globale du « recès démocratique » : le grand renversement de la démocratie ?

Si les institutions démocratiques montrent une certaine résilience face à la crise globale, le centre de gravité géopolitique s’est lourdement déplacé vers les modèles autoritaires. Analysedes indicateurs internationaux de gouvernance.

Selon le dernier rapport du Democracy Index de l’Economist Intelligence Unit (EIU), l’année 2025-2026 a marqué la fin de huit années consécutives de déclin démocratique global. L’état de la démocratie dans le monde contemporain est marqué une légère amélioration des scores. Les premières places du podium mondial des nations les plus démocratiques sont occupées par la Norvège, la Nouvelle Zélande et le Danemark. Environ 75 % des pays ont vu leur situation se stabiliser ou s’améliorer, notamment grâce à un sursaut de la participation politique, en particulier chez les jeunes. L’indice mondial moyen est légèrement remonté de 5,17 à 5,19 sur 10. Le retour de la France, par exemple, parmi les « démocraties pleines » (full democracies) est significatif.

Des menaces transversales sur les droits fondamentaux

À l’inverse, l’analyse structurelle à long terme reste particulièrement alarmante, car le monde actuel est marquée par une profonde dualité : une stabilisation fragile après des années de déclin, contrastant avec un recul historique des libertés fondamentales et une poussée de l’autoritarisme. Les rapports de référence des instituts spécialisés mettent en évidence des dynamiques contradictoires, oscillant entre résilience institutionnelle et basculements systémiques.

Le rapport annuel du V-Dem Institute (Varieties of Democracy) qualifie la période actuelle de « Grand Renversement », affirmant que le niveau de démocratie pour le citoyen mondial moyen est retombé à son niveau de 1978. Selon cette source, le monde compte désormais 92 autocraties pour 87 démocraties. Seulement 7 % de la population réside dans une « démocratie libérale » avancée, le niveau le plus bas depuis un demi-siècle. Plus concrètement, 74 % de la population mondiale, soit environ 6 milliards de personnes, vit désormais sous un régime autocratique, qu’il soit une autocratie électorale ou fermée.

Pour le cas critique des États-Unis, les deux instituts s’accordent sur un fait majeur : la dégradation des indicateurs aux États-Unis. Sous l’effet d’une polarisation politique extrême et d’une concentration des pouvoirs exécutifs, les États-Unis ont reculé au 34e rang mondial du classement de l’EIU. L’institut V-Dem considère que le pays a perdu son statut historique de démocratie libérale pour glisser vers le statut de « démocratie électorale », pointant du doigt des contre-pouvoirs législatifs et judiciaires affaiblis à un niveau jamais vu depuis un siècle.

Le déclin qualitatif de la démocratie s’explique par plusieurs facteurs interconnectés. D’abord l’effondrement de la liberté d’expression, dans la mesure où c’est le droit le plus durement touché à l’échelle internationale, avec des dégradations majeures enregistrées dans plusieurs dizaines de pays, notamment avec la censure des médias et les pressions sur la société civile. Ensuite, la fragilisation de l’État de droit, étant donné que l’indépendance de la justice et l’efficacité des parlements s’érodent, même au sein de régimes historiquement stables. Enfin, le rapport de l’organisation International IDEA met en garde contre la prolifération des régimes « hybrides » (situés dans la zone grise entre démocratie et autocratie). Faute d’institutions solides pour canaliser les contestations, ces pays semi-démocratiques s’avèrent statistiquement les plus vulnérables aux conflits civils et armés.

La poussée des « fictions démocratiques » et de l’autocratisation

En Afrique, la trajectoire démocratique traverse une crise de confiance majeure, marquée par ce que les experts appellent une « autocratisation passive » et un retour du militarisme. Si les rapports de L’Economist Intelligence Unit (EIU) indiquent une stabilisation de l’indice régional moyen africain autour de 4,00 sur 10, cette apparente stagnation dissimule une profonde fracture territoriale entre de rares réussites institutionnelles et de vastes zones de régression. On note le glissement vers les autocraties fermées, le « Péril Kaki » et la désillusion de la rue.

Le rapport annuel du V-Dem Institute révèle qu’environ 64 % de la population d’Afrique subsaharienne vit désormais sous un régime classé comme autocratie électorale. Sont cités notamment le Cameroun, la Tanzanie, l’Ouganda, ou le Zimbabwe. Ici apparaît le concept de fiction électorale, pour signifier que les élections y sont régulières mais largement déconnectées d’un réel choix pluraliste. Les partis au pouvoir s’appuient sur le contrôle des commissions électorales, des tribunaux et des médias pour verrouiller le scrutin. L’état de la démocratie au Cameroun est caractérisé par un verrouillage institutionnel strict et des tensions post-électorales persistantes, maintenant le pays dans la catégorie des régimes autoritaires. Bien que la Constitution définisse l’État comme une république démocratique et multipartite, la réalité du pouvoir s’organise autour d’une centralisation exécutive forte et d’un contrôle rigide du calendrier électoral par le parti au pouvoir.

Des pays basculent de manière plus radicale. Des États comme le Niger ou le Gabon sont officiellement passés au statut d’autocraties fermées à la suite du report indéfini de leurs calendriers électoraux. Au total, près d’un quart des États de la région dont le Burkina Faso, le Mali, la Guinée, la Cote d’Ivoire ou Madagascar, sont classés comme dynamiquement « autocratiseurs ».

Une donnée centrale de la période récente est le changement de perception vis-à-vis des interventions militaires. On note un recul du rejet des coups d’État. Selon les enquêtes d’opinion d’Afrobarometer, le rejet catégorique du pouvoir militaire par les citoyens africains a chuté de 77 % à 65 %. Dans la bande sahélienne, les juntes militaires ont capté une forte adhésion populaire immédiate en exploitant le sentiment anti-impérialiste et le rejet des élites corrompues. Toutefois, comme le souligne l’institut International IDEA, ces régimes hybrides militarisés exposent statistiquement ces pays à un risque accru d’instabilité chronique et de conflits civils à long terme.

Les instituts d’analyse indépendants positionnent de manière constante le Cameroun parmi les nations les plus restrictives en matière de libertés. L’institut international V-Dem, notamment attribue au Cameroun un indice de démocratie libérale de seulement 11,4 sur 100, classant le pays au 137e rang mondial sur 179. Le cadre d’évaluation de l’organisation International IDEA souligne des performances extrêmement faibles en matière de représentation politique, de droits fondamentaux et d’indépendance de l’État de droit. La séparation des pouvoirs reste jugée factice par la société civile, l’exécutif gardant une mainmise historique sur la gestion des carrières des magistrats.

Le climat politique reste fortement marqué par les vagues de contestation nées du dernier scrutin présidentiel. La phase post-électorale a donné lieu à de nombreuses interpellations. Récemment, le tribunal militaire de Yaoundé a prononcé les premières condamnations à l’encontre de 66 civils arrêtés lors des manifestations de contestation, provoquant de vives critiques de la part des organisations de défense des droits humains quant à l’implication de la justice militaire pour des civils. Proclamé vainqueur par le Conseil constitutionnel avec 53,66 % des suffrages, le président Paul Biya a consolidé son pouvoir pour un 8e mandat. Cependant, les résultats officiels demeurent vivement contestés par l’opposition, notamment par Issa Tchiroma Bakary (crédité de 35,19 % ou 31,3 % selon les sources), qui revendique la victoire depuis son exil en Gambie. Ici, le fonctionnement régulier du Parlement fait face à d’importants réaménagements techniques et politiques. Usant des prérogatives de l’article 15 de la Constitution, le pouvoir exécutif a repoussé à plusieurs reprises les élections législatives et municipales. Le mandat des députés issus du scrutin de 2020 a ainsi été officiellement prolongé jusqu’au 20 décembre 2026. Les autorités invoquent des contraintes organisationnelles et des difficultés de financement pour justifier ce report. De leur côté, les partis d’opposition et les analystes y voient un outil politique visant à geler la représentation nationale et à affaiblir la légitimité démocratique du Parlement actuel. Le paysage démocratique national s’articule autour de plusieurs dynamiques majeures que sont le contrecoup de la présidentielle et la crise post-électorale, une réélection contestée, la judiciarisation et la répression, le glissement répété du calendrier électoral, la prorogation des mandats, les justifications officielles et critiques, ainsi que le débat grandissant autour de la transition. En raison de la longévité exceptionnelle de l’administration actuelle et de l’âge avancé du chef de l’État (93 ans), la question de la dévolution du pouvoir est devenue le point central des discussions politiques. Plusieurs figures de la société civile et intellectuels ont lancé des appels publics à l’ouverture immédiate d’une transition constitutionnelle, pointant du doigt une paralysie de l’appareil gouvernemental. Le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, parti au pouvoir) rejette catégoriquement cette perspective, affirmant que les institutions fonctionnent normalement. De plus, les révisions légales relatives à l’établissement d’une vice-présidence pour gérer la succession n’ont toujours pas été pleinement matérialisées sur le plan opérationnel, ce qui entretient le flou et les luttes de factions internes quant à l’« après-Biya ».

Les pôles de résilience démocratique : vers une lente stabilisation ?

Les données préliminaires de la fondation Mo Ibrahim (IIAG) suggèrent que l’hémorragie démocratique du continent africain commence enfin à ralentir. La majeure partie de la détérioration s’est matérialisée entre 2018 et 2021, ouvrant la voie à une phase de stabilisation très précaire, portée notamment par de vigoureux sursauts de la participation citoyenne des jeunes comme au Kenya ou à Madagascar qui refusent de délaisser l’espace public.

Malgré ce climat morose, plusieurs nations parviennent à maintenir et solidifier leurs standards démocratiques. Le modèle insulaire et austral est perceptible avec le Cap-Vert, les Seychelles, la Namibie et le Botswana qui caracolent en tête des pays les plus libres et stables du continent. Le Sénegal demeure une exception historique d’alternance pacifique en Afrique de l’Ouest, ayant su surmonter ses récentes tensions politiques pour valider de nouvelles alternances pacifiques. L’Afrique du Sud a démontré sa maturité démocratique et la force des institutions lors de ses derniers scrutins, aboutissant à la formation pacifique d’un gouvernement d’union nationale. Néanmoins, l’organisation International IDEA rappelle que la corruption généralisée y fragilise l’État de droit, prouvant que la démocratie doit répondre aux besoins matériels de la population pour ne pas s’effondrer.

Alain Cyr Pangop, www.affocom.com

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