Le pouvoir des livres dans l’Afrique actuelle
Les livres possèdent un pouvoir multidimensionnel qui transforme à la fois l’individu et la société. Ils agissent comme des vecteurs de connaissance, des outils de santé mentale et des moteurs d’empathie. Leur influence se manifeste principalement à travers quatre dimensions clés : le cerveau et l’intellect, la santé et le bien-être, l’altérité et l’empathie, la transmission et le contre-pouvoir.
Tout le monde peut le remarquer, lire est une véritable séance de musculation pour l’esprit. C’est un moteur pour le cerveau et l’intellect, à travers la stimulation cognitive, l’enrichissement linguistique et la réussite académique. La lecture renforce la mémoire et les capacités d’analyse en forçant le cerveau à établir des liens entre personnages et événements. Elle développe le vocabulaire et améliore l’expression écrite et orale. Les enfants qui lisent tôt ont souvent de meilleurs résultats scolaires et un statut social plus élevé à l’âge adulte.
Bien plus, le livre est un remède pour la santé et le bien-être, un outil thérapeutique puissant, parfois appelé « bibliothérapie ». Son pouvoir ici réside dans son action dans la réduction massive du stress. Des analystes signalent que lire seulement 6 minutes peut réduire le niveau de stress de 68 %. Il s’ensuit une amélioration du sommeil, car une routine de lecture (sur papier) aide à s’endormir plus facilement que les écrans. Des études montrent que les lecteurs réguliers vivent en moyenne deux ans de plus que les non-lecteurs. D’où le potentiel de longévité humaine qu’offre la lecture des livres.
Le livre permet de vivre « plusieurs vies » et de comprendre des réalités différentes de la nôtre. C’est ainsi une fenêtre ouverte sur l’altérité et l’empathie. La fiction, par exemple, permet de se glisser dans la peau d’autrui, renforçant l’intelligence émotionnelle. Le développement de l’empathie découle de l’ouverture d’esprit. Les livres combattent l’isolement en offrant une compagnie constante et en brisant les barrières culturelles. Par l’évasion et le rêve, les bouquins servent de refuge et de « fabrique à rêves », permettant de s’évader du quotidien.
Cet outil de transmission et de contre-pouvoir est, historiquement, un objet politique et philosophique. L’immortalité de la pensée vient de ce que le livre matérialise les idées et garantit leur transmission à travers les siècles. En tant qu’instrument de liberté, le livre peut être un outil d’éducation massive ou un contre-pouvoir face aux idéologies dominantes.
Un levier de réappropriation identitaire pour les peuples africains
En Afrique actuelle, le pouvoir des livres dépasse la simple lecture pour devenir un outil de réappropriation culturelle, de développement économique et d’innovation technologique. Bien que le secteur soit confronté à des défis structurels, il connaît une transformation profonde portée par une nouvelle génération d’auteurs et d’éditeurs. La littérature contemporaine déconstruit les récits coloniaux pour reconstruire une mémoire historique authentique. Le livre est ici devenu le support privilégié pour « raconter ses propres histoires ». Ce contre-discours est aussi porte par la littérature jeunesse. On observe d’ailleurs un essor d’ouvrages ancrés dans le quotidien des enfants africains (ex: Aya de Yopougon), remplaçant les modèles importés par des héros auxquels ils peuvent s’identifier. De plus en plus d’initiatives promeuvent l’édition en langues nationales pour préserver le patrimoine immatériel, sauvegarder les langues locales en voie de disparition.
Un moteur de développement et d’éducation
Le livre reste le socle de l’apprentissage sur un continent à la population très jeune, comme le révèle l’Association for the Development of Education in Africa. Sa domination du scolaire est évidente, dans la mesure où l’édition scolaire représente entre 70% et 90% du marché du livre en Afrique. Les pays cherchent désormais à produire leurs propres manuels pour qu’ils soient adaptés aux réalités locales plutôt que d’importer des contenus du Nord. Le livre est donc devenu un enjeu de souveraineté, avec une compétence fondamentale, car la lecture est identifiée comme la compétence clé déterminant la réussite dans toutes les autres disciplines.
La révolution numérique comme solution
Le numérique permet de contourner les problèmes de distribution physique et les coûts d’impression. La numérisation empêche la perte des savoirs (selon l’adage d’Amadou Hampaté Bâ : « quand un vieillard meurt, une bibliothèque brûle »). L’accessibilité des plateformes de sauvegarde comme Scrib ou la Librairie Numérique Africaine rendent les ouvrages disponibles directement sur smartphone. Le livre représente un marché de plusieurs milliards de dollars avec une marge de progression immense. Mais, l’Afrique ne représente actuellement que 5,4 % des recettes mondiales de l’édition. Le continent importe encore pour environ 600 millions de dollars de livres par an, contre seulement 80 millions exportés. L’utilisation de micro-paiements par mobile money pour l’achat de chapitres ou d’abonnements quotidiens fait partie des modèles innovants dans l’industrie du livre au potentiel économique inexploité.
Même si l’on note le faible poids mondial et le déficit commercial, la reconnaissance internationale est la consolation. Le succès mondial d’auteurs comme Mohamed Mbougar Sarr (Prix Goncourt) ou Abdulrazak Gurnah (Prix Nobel) booste la visibilité et l’attractivité du secteur.
Grandeur et limites du système du droit d’auteur en Afrique
Grâce à des traités internationaux de reconnaissance mutuelle (comme la Convention de Berne), une œuvre créée à Dakar est protégée à Paris ou à New York, créant un respect culturel réciproque. Le droit d’auteur structure le pont entre les époques et les peuples. Ce n’est pas qu’une règle juridique ; c’est le garde-fou qui permet au livre de traverser le temps et les frontières sans perdre son intégrité. Il agit comme un contrat de confiance entre le créateur, son héritage et le public mondial. Il permet aux auteurs des pays du Sud de toucher des revenus équitables lorsque leurs œuvres sont consommées à l’étranger, évitant ainsi le « pillage culturel ». Les droits patrimoniaux permettent aux descendants d’un auteur (souvent pendant 70 ans après sa mort) de vivre de son œuvre, finançant parfois des fondations ou des musées dédiés à sa mémoire. En permettant à l’auteur de vivre de sa plume, le droit d’auteur le libère des pressions politiques ou des mécénats contraignants, garantissant une transmission libre et une Indépendance de l’esprit.
Le droit d’auteur garantit que la « voix » de l’auteur reste authentique au fil des siècles. La protection de l’intégrité à travers les âges et le Droit moral sont garantis. Contrairement à l’argent, ce droit est perpétuel. Il empêche qu’une œuvre soit dénaturée, censurée ou modifiée par les générations suivantes. Il assure que le message original d’un penseur (comme Cheikh Anta Diop ou Senghor) soit transmis aux jeunes générations tel qu’il a été conçu. Au-delà du respect de l’intention, il y a la lutte contre les « Fake News » historiques. En certifiant l’origine d’un texte, on protège la vérité historique contre les réécritures opportunistes. Le droit d’auteur transforme le talent en une ressource durable.
Pour qu’un livre voyage d’un continent à l’autre, il faut un cadre légal sécurisant. Le marché des droits de traduction est régulé par le mécanisme qui permet à un lecteur japonais de lire un auteur nigérian. Sans droit d’auteur, les éditeurs ne prendraient pas le risque financier de traduire. Les revenus générés par les « classiques » permettent souvent aux maisons d’édition de prendre des risques sur de jeunes auteurs inconnus.
Le domaine public est l’étape d’accès universel où le livre devient un bien commun de l’humanité. Une fois que les droits expirent, l’œuvre entre dans le domaine public pour la réinterprétation culturelle. Elle peut être réimprimée, adaptée au cinéma ou numérisée gratuitement (ex: Gallica, Projet Gutenberg). Les nouvelles générations peuvent alors s’emparer des textes classiques pour les transformer (théâtre, BD, films) sans barrière financière, assurant ainsi la survie de l’œuvre dans la culture populaire moderne.
Malgré son importance, le droit d’auteur sur le continent fait face à des obstacles majeurs tel le piratage ou la faible gestion collective. Ainsi, la vente de photocopies ou de PDF illégaux brise le lien économique et décourage la création locale. Les sociétés de gestion des droits (comme la SOCILADRA au Cameroun ou le BURIDA en Côte d’Ivoire) manquent parfois de moyens pour collecter efficacement les droits des auteurs.
Alain Cyr Pangop
