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Lu pour vous : Le roman Les Effluves de l’invisible d’André Liboire Tsala Mbani

21 Mai

Lu pour vous : Le roman Les Effluves de l’invisible d’André Liboire Tsala Mbani

Note de lecture d’Alain Cyr Pangop, lors de la cérémonie de dédicace ce 02 mai 2026, salle de spectacles et conférences Université de Dschang

Il y a des livres qu’on lit en voyageant parce qu’on sait déjà assez sur ce qui s’y déroule, mais il y a des livres qui vous font voyager pour aller à la découverte de choses cachées. Les Effluves de l’invisibled’André Liboire Tsala Mbani participe de cette dernière catégorie. Pour en parler, l’exercice journalistique de la note de lecture sera ici auréolé d’académisme par une lecture sémiotique et crisologique, par surcroit,  étant entendu que nous considèrerons à la fois le texte, le prétexte, le péritexte et le contexte.

Les Effluves de l’invisible d’André Liboire Tsala Mbani est un roman récent, publié dans la collection « Impact » des Presses de l’Université de Dschang. Philosophe- bioéthicien et professeur titulaire des Universités, André Liboire Tsala Mbani veut réveiller les consciences de ses contemporains sur le phénomène recrudescent de la sorcellerie, ainsi que l’ambivalence et le dualisme de la réalité fondée sur le visible et l’invisible. C’est pourquoi il explore les conséquences tragiques de la négation de la spiritualité animiste africaine chez de jeunes cadres et étudiants confrontés à des forces occultes.Pour atteindre ce noble objectif, la fiction romanesque lui semble plus digeste et plus accessible au grand nombre que les essais philosophiques qu’il produit régulièrement. À ce premier prétexte comme on peut le lire à la quatrième de couverture, le romancier André Liboire Tsala Mbani saisit un autre prétexte : Tumbeti, un village de la communauté Eton dans la région du centre, en forêt équatoriale camerounaise. Tumbeti est donc le cadre spatio-temporel où se déroule l’histoire narrée dans le deuxième roman d’André Liboire Tsala Mbani. Ce hameau est la métonymie de la vie rurale africaine où on a tort de négliger les bonnes pratiques du patrimoine culturel immatériel et matériel. On y voit aussi que le contact interculturel avec l’extérieur offre des possibilités d’adaptation.

Quelques indices paratextuels suggèrent le contenu d’entrée de jeu. D’abord le titre « Les effluves de l’invisible ». « Les effluves » qu’on retrouve beaucoup dans la littérature française évoquent souvent des odeurs subtiles, sensuelles ou évocatrices, renforçant l’atmosphère ou les émotions. Des auteurs classiques comme Zola, Baudelaire ou Proust l’utilisent pour décrire des parfums floraux, culinaires ou charnels. Des exemples classiques existent :

Le Ventre de Paris (1873) d’Émile Zola : « Les effluves des fromages » imprègnent les halles, mêlant odeurs rances et appétissantes dans un tableau olfactif réaliste.

À la recherche du temps perdu de Marcel Proust : « Les effluves de madeleine ou de tilleuls déclenchent des souvenirs, symbolisant la mémoire involontaire ». 

– Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire : « Effluves » suggère des parfums enivrants et décadents, comme dans les évocations sensuelles de fleurs ou de chairs. 

Ces usages littéraires soulignent le pouvoir évocateur du mot, souvent au pluriel pour une sensualité diffuse. Ce motif olfactif, typique du réalisme balzacien, immerge le lecteur dans un univers où les sens révèlent les vices humains.

Dans Le Père Goriot de Balzac (1835), les effluves ne sont pas analysés de manière centrale, mais l’odeur emblématique de la pension Vauquer symbolise la déchéance sociale et morale des personnages. Cette « odeur de pension » imprègne le récit dès les premières pages, évoquant misère et renfermement. Description olfactive, Balzac dépeint une exhalaison complexe : « Elle sent le renfermé, le moisi, la rance ; elle donne froid, elle est humide au nez, elle pénètre les vêtements ; elle a le goût d’une salle où l’on a dîné ; elle pue le service, l’office, l’hospice. » Cette accumulation crée une gradation sensorielle, rendant palpable la sordide réalité de la pension, miroir de la société postrévolutionnaire. Les effluves, dans le rôle symbolique, traduisent la promiscuité et la pauvreté, opposant le luxe aristocratique (effluves de parfums chez les filles de Goriot) à la bassesse bourgeoise. Ils enveloppent la chute du Père Goriot, renforçant l’atmosphère de désillusion et d’abandon lors de son agonie.

Des exemples modernes existent, un roman comme L’Odeur des vagues Patrick Süskind exploite les effluves pour immerger le lecteur dans des mondes sensoriels du parfum. Dans la poésie contemporaine, on peut lire Les effluves de l’amour d’Eric de la Brume, qui capture l’enivrement amoureux et les caresses olfactives.

Prolongeant notre fil sur Balzac, des effluves spirituels africains – odeurs d’encens, vents ancestraux – évoquent un invisible palpable et bien plus vivant que les miasmes parisiens de la pension Vauquer.

Quant au terme « invisible » en littérature, il désigne souvent ce qui échappe aux sens, aux mots ou à la raison, explorant le mystère, le surnaturel ou l’intériorité humaine. Ce thème traverse les époques, reliant réalisme et fantastique, comme une tension entre le visible et ce qui le sous-tend. L’invisible dans l’écriture romanesque désigne souvent la manière dont les auteurs explorent ce qui échappe au regard direct, comme l’inconscient, le surnaturel ou les non-dits psychiques, pour enrichir la profondeur narrative.

L’écriture romanesque rend perceptible l’invisible (secrets, émotions, mystères) via des dispositifs narratifs paradoxaux, substituant mots et mise en scène au regard. Cela traverse le XIXe au XXe siècle, de Galdós à Quignard, où la vision prédatrice traque l’indistinction originelle. Dans ses enjeux esthétiques, l’invisible interroge le réalisme : ce qui « n’est pas vu » (émotions, destin, foi) devient visible par suggestion, comme chez Galdós ou Maupassant, où l’effroi naît du seuil entre perceptible et mystère. Il crée une « brèche » sensorielle, captivante et angoissante. Dans le roman hispanique, des personnages « invisibles » comme Garabombo illustrent des techniques pour organiser cette tension.

L’invisible dans la littérature africaine francophone désigne souvent le monde spirituel ancestral, les esprits, les forces occultes et le surnaturel qui imprègnent le quotidien, défiant la rationalité coloniale ou occidentale. Ce thème, central depuis la Négritude, rend visible l’invisible par des récits mystiques où le visible et l’invisible s’entrelacent, reflétant une cosmologie africaine où les ancêtres et les entités surnaturelles cohabitent avec les vivants. Charriant des enjeux culturels, ces motifs contestent l’invisibilisation des traditions par le colonialisme, rendant esthétique la spiritualité comme résistance identitaire. Plusieurs formes narratives l’empruntent. Birago Diop (Souffles) invoque les « Souffles des ancêtres » qui murmurent dans la nuit, faisant de l’invisible une présence consolatrice et éternelle. Chez Alain Mabanckou (Mémoires de porc-épic), un double invisible et nuisible hante le protagoniste, mêlant réalisme magique et pratiques mystiques pour explorer le mal occulte. Dans le contexte camerounais ou congolais, l’invisible symbolise aussi les tensions modernes : urbanisation versus ruralité sacrée, individuel versus communal

Dans le roman camerounais, l’invisible incarne les forces spirituelles animistes, la sorcellerie et les ancêtres qui influencent le visible, souvent en tension avec la modernité postcoloniale. Ce motif, hérité des cosmologies bantoues ou bamiléké, se manifeste par des présences occultes expliquant malheurs, pouvoirs ou destinées individuelles. Dans le roman camerounais, l’invisible joue un rôle multifacette : spirituel, politique et identitaire, liant ancêtres, sorcellerie et mémoire collective. Il transcende le surnaturel pour devenir force structurante, résistant à l’occidentalisation et restaurant l’harmonie cosmique ou historique. Chez René Philombe (1930-2001), figure fondatrice de la littérature camerounaise, l’invisible apparaît surtout dans ses nouvelles et romans comme force sociale occulte plutôt que spirituelle pure. Pionnier avec Un sorcier blanc à Zangali (1969), il mêle réalisme critique et surnaturel léger pour dénoncer les injustices coloniales et postcoloniales.

Mutt-Lon dans son Ceux qui sortent dans la nuit, ceroman policier où la sorcellerie (les « ewusus ») est traitée presque comme une technologie ancestrale permettant de voyager dans le temps,montre que la mentalité magico-religieuse encercle le quotidien ; sorciers et entités nocturnes agissent dans l’ombre, reflétant une Afrique où le surnaturel est une copie exacte de la réalité sociale. Pour Jacques Fame Ndongo dans Ils ont mangé mon fils, il y a oscillation entre médecine occidentale et forêt sacrée ; l’invisible (hypnose ésotérique, maladies mystiques) triomphe, critiquant l’impuissance rationnelle face aux forces ancestrales. Jacques Fame Ndongo dépeint la magie africaine comme force tangible, oscillant entre médecine moderne et sorcellerie forestière. Mistiriijo, la mangeuse d’âmes de Djaïli Amadou Amal est une exploration de la figure de la sorcière et de l’ostracisme social qui l’entoure.

Des enjeux sociopolitiques peuvent caractériser ces récits, comme dans Mains invisibles de Willy Gom (polar futuriste à Yaoundé), qui explorent l’invisible comme main occulte du pouvoir : scandales bancaires, enquêtes étouffées par des forces anonymes. Dans Empreintes de crabe de Patrice Nganang (2018), l’invisible se manifeste moins comme forces occultes animistes que comme silences traumatiques et mémoires refoulées de la guerre civile camerounaise (années 1960). Il joue un rôle révélateur, moins surnaturel que politique : les non-dits du maquisard Nithap hantent le présent, forçant une transmission filiale.

Parmi ces œuvres emblématiques Les Effluves de l’invisible A.L. Tsala Mbani, apparait comme roman qui relie directement « effluve »s à l’invisible animiste : la négation de la spiritualité traditionnelle cause des drames chez les jeunes cadres, montrant des émanations spirituelles comme révélateurs de crises identitaires. D’ailleurs, la page de couverture du roman présente en illustration un tableau de peinture quasi kaléidoscopique indiquant diverses facettes de la vie nocturne au village. Le roman Les Effluves de l’invisible d’André Liboire Tsala Mbani est structuré en trois chapitres aux titres métaphoriques et incitatifs. Le premier est intitulé « Tumbéti et son autorité bicéphale » ; le chapitre 2 « Le jeu de massacre à huis clos » ; le troisième chapitre « Des vestiges incandescents dans une enclave maussade ». Dans la dynamique narrative le roman suit une progression triadique – conflit, crise, catharsis – transforme les personnages en allégories vivantes, reliant les miasmes balzaciens à une spiritualité camerounaise dynamique et rédemptrice.

Comment l’invisible influence-t-il l’évolution des personnages dans Les Effluves de l’invisible d’A.L. Tsala Mbani ? L’invisible ici– forces occultes, ancêtres, effluves spirituels – agit comme catalyseur décisif de l’évolution des personnages dont les profils sont bien mesurés. Ses manifestations (visions, maladies mystiques) brisent le déni rationaliste, imposant une transformation du visible vers une conscience élargie. Le verbe est haut et le propos didactique.

Dans le micro-univers fictionnel de l’œuvre, tout semble paisible et équilibré à Tumbeti, à l’entame du récit. Le pouvoir y est bicéphale et les hommes voués au bien. À la tête de la chefferie, Nkoukouma règne, assisté de ses notables et patriarches influents. Les personnages, dont les profils sont bien mesurés, semblent tous maîtriser l’art de raconter. Pourtant, les apparences sont trompeuses à Tumbeti. Très souvent, tout ce qui se joue dans le visible est articulé à partir de l’invisible. Si dans le droit positif urbain il n’y a pas de procès en sorcellerie, dans la gouvernance coutumière en revanche, Nkoukouma doit user de sagesse face à des situations aussi rocambolesques les unes que les autres. C’est pourquoi le pouvoir du chef est relativisé et contrebalancé au plan spirituel par celui de la reine mère Ambani dont la confrérie mystique dénommée Anagsama est constituée d’amazones puissantes.

C’est par une scène de plainte portée par des héritiers de la famille Elouna que la communauté clanique de Tumbeti révèle le mode de règlement des conflits fonciers et d’administration des biens successoraux par le chef Nkoukouma. Comment rétablir les faits ? Comment identifier les coupables ? Comment rendre une justice équitable ? L’arbre à palabre choisi, les débats contradictoires et les délibérations amènent à découvrir alors le caractère participatif et inclusif de la démocratie chez les bétis. Notables, femmes, sages, jusqu’au « fou du village », tout le monde y a droit à la parole.

Le narrateur hétérodiégétique explique les subtilités de la démocratie traditionnelle en vigueur à Tumbeti. Pour illustrer davantage, une autre scène de plainte est portée à l’attention de Nkoukouma. Il s’agit cette fois-ci d’une affaire de mœurs mettant sur la sellette la vieille dame Nga, deuxième épouse dans un foyer polygamique, prise en flagrant délit d’adultère avec le jeune planteur Mbassi, lui aussi polygame de… trois femmes ! Le témoin oculaire de l’idylle illicite, un chasseur nommé Ntsom, qui ne peut cacher cette confidence ubuesque à son ami Pounboro, a subtilisé quelques items de l’amant comme preuves de ses allégations. Pounboro saisit ainsi l’opportunité de régler de vieux comptes à Mbassi mis en cause en suggérant au chasseur d’informer son oncle cocufié Enama, dès son retour de Yaoundé où il était allé pour des emplettes. S’il ne s’agissait que d’un acte sexuel ordinaire, le sujet n’aurait été qu’un détail. Mais Pounboro y voit une cause mystique, car pense-t-il, lorsque deux personnes mariées entretiennent des rapports intimes adultérins ici, c’est dans la plupart des cas, pour sceller un pacte mystique de loyauté dans leur engagement dans des activités paranormales, maléfiques, voire mortifères. Pounboro insiste sur le pouvoir spirituel du sexe. Comment Ntsom va-t-il annoncer cela à son oncle ? Comment réagira-t-il, lui qui est si attaché aux valeurs ancestrales ? Comment Nkoukouma pourra-t-il juger une telle affaire aux allures mystiques ? Mais, le cocufié qui écoutera, pétrifié, la confidence en tête- à- tête avec son neveu Ntsom dans « La fraternité », un bistrot du village, mesure à quel point la jeune génération bafoue la charte règlementaire ancestrale, ou du moins, les normes de la société traditionnelle. À l’issue de la réunion de crise qui confronte protagonistes et antagonistes à la chefferie, toute la communauté de Tumbeti compte sur la reine mère Ambani pour débusquer tout dessein sordide tapi à l’ombre de cette sexualité délictueuse. D’ailleurs, l’assemblée générale de la confrérie Anangsama qu’elle dirige et qui regroupe les amazones deux fois l’an est le cadre d’une redoutable confrontation mystique des forces souterraines du mal, des esprits malins blottis dans l’invisible et voués à hypothéquer le progrès et la prospérité du village. La scène se passe sur des tombes toujours la nuit, après une minutieuse préparation et une mobilisation des accessoires spirituels. Est-ce à « l’heure de Nicodème » ? Car dans la bible, Nicodème vient à Jésus la nuit (Jean 3). L’expression « L’heure de Nicodème » symbolise un moment d’ombre, de discrétion, ou de recherche intérieure, de secret, à l’abri des regards. Quoi qu’il en soit, les femmes initiées aux arcanes de l’invisible vont graduellement au fil des heures, dans les chants, les invocations des esprits des ancêtres du lieu, les litanies, les prières, les cantiques, les incantations, les confrontations épiques avec les démons et l’exorcisation des personnes ensorcelées ou victimes de sortilèges. Tous les agents indexés dans le tribunal coutumier de la chefferie ou par la rumeur sont passés au crible de la puissance spirituelle d’Ambani. Les jeunes ligotés ou les progénitures bloqués dans leurs études en ville sont délivrés de la tutelle des rassemblements de sorciers maléfiques de Tumbeti. Et le narrateur de signaler que la stabilité, la cohésion et le progrès de Tumbeti dépend de la reine mère Ambani et des femmes de la confrérie Anangsama qui détiennent le véritable pouvoir : le pouvoir spirituel.

Au décès de la reine mère, la vanne est ouverte à Tumbeti pour une confrérie constituée de cinq sorciers cannibales qui s’offrent en permanence des « moutons » sacrificiels. Le narrateur omniscient rapporte tout le mode opératoire mystique et meurtrier du gang. Les familles cherchent ici et ailleurs une protection dans des cliniques patrimoniales ou dans les prières ferventes des églises. Le gang de sorciers finira par imploser. La crise identitaire postcoloniale est perceptible ici et les drames personnels reflètent une Afrique en tension, où négliger les instances traditionnelles de régulation sociale cause la désintégration sociale. Car, dans la rupture générationnelle, de jeunes cadres et étudiants, éduqués en ville, méprisent les rites traditionnels, provoquant maladies mystiques et échecs inexplicables ; révélant leur vulnérabilité face à l’invisible ancestral. Les effluves spirituels, écho à la primauté de l’invisible, rendent tangible le surnaturel ; ils punissent l’oubli des esprits et imposent une réconciliation. À travers la rédemption par le rite, les protagonistes, hantés, reviennent aux pratiques traditionnelles pour restaurer l’harmonie, affirmant la vitalité des traditions face à la modernité.

On le voit, des personnages urbains, éduqués et modernisés, rejettent les croyances ancestrales pour adopter une vision rationaliste. Cette rupture provoque des drames personnels : maladies mystérieuses, échecs inexplicables, hantises par des « effluves » spirituels – émanations invisibles des ancêtres ou esprits négligés. Le récit culmine en révélations mystiques où les protagonistes doivent réconcilier visible (carrière, ville) et invisible (rites bantous) pour restaurer l’harmonie.

Le roman Les Effluves de l’invisible d’André Liboire Tsala Mbani est un roman à thèse, c’est-à-dire un genre littéraire où l’intrigue et les personnages sont principalement utilisés pour démontrer une idée précise, qu’elle soit politique, philosophique, sociale ou religieuse. Contrairement à un récit classique qui se concentre sur l’histoire, ici le message (la « thèse ») prime sur la fiction. Le Dernier Jour d’un condamné de Victor Hugo est un plaidoyer vibrant pour l’abolition de la peine de mort. Candide de Voltaire utilise le conte pour critiquer l’optimisme philosophique de Leibniz. Germinal d’Émile Zola illustre les luttes sociales et la condition ouvrière à travers le naturalisme. La Nausée de Jean-Paul Sartre sert de support à l’illustration de la pensée existentialiste. Dans ses caractéristiques principales, un roman à thèse est à visée didactique : l’auteur cherche à éduquer, convaincre ou influencer l’opinion du lecteur. On le rapproche souvent du roman engagé, bien que le roman à thèse soit parfois jugé plus rigide, car la démonstration y est plus explicite. Sa structure est démonstrative, dans la mesure où le récit suit souvent un schéma logique destiné à prouver la justesse de la thèse. Les personnages sont symboliques : les protagonistes représentent souvent des courants de pensée ou des catégories sociales plutôt que des individus complexes. Chez Tsala Mbani, les personnages centraux sont campés par des catégories sociales : le protagoniste principal (jeune cadre/étudiant) éduqué à Yaoundé ou Douala, rationaliste et urbain, qui rejette les rites familiaux ; ses échecs (maladie, chômage) le forcent à affronter les esprits négligés. L’aîné ou le gardien traditionnel : Figure rurale (oncle, grand-mère), dépositaire des secrets ancestraux ; il révèle les effluves comme messagers divins et guide la rédemption rituelle. L’antagoniste occulte : Non humain – esprit ou ancêtre en colère –, incarné par visions et miasmes, punissant l’oubli culturel. Ces figures évoluent : le moderne passe de scepticisme à reconnaissance spirituelle, tandis que le traditionnel valide la cosmologie africaine. Autour d’eux gravitent des secondaires (conjoint, amis citadins) amplifiant la crise identitaire, reliant notre fil thématique des effluves balzaciens à une quête camerounaise d’harmonie visible/invisible.

Dans Les Effluves de l’invisible d’A.L. Tsala Mbani, les personnages principaux symbolisent les tensions entre visible et invisible, incarnant des forces cosmologiques camerounaises. Ces rôles évoluent : le symbolisme du protagoniste moderne représente l’hybris postcoloniale : le jeune cadre urbain, éduqué et rationaliste, figure l’aliénation occidentale qui nie les ancêtres. Ses épreuves (maladies mystiques) symbolisent la faillite du visible seul, où l’oubli des rites libère les effluves punitifs – écho olfactif aux miasmes balzaciens, mais chargés d’une colère vitale Eton. Le protagoniste passe de sceptique à initié, transformant la tension visible/invisible en catharsis culturelle. Le gardien passe d’archaïque moqué à sauveur légitime, tandis que l’invisible, d’ennemi à son allié protecteur. Cette triangulation boucle le roman sur une harmonie restaurée, reliant les effluves balzaciens à l’animisme camerounais. Ces influences créent une dialectique : l’invisible comme « force pédagogique », transformante des fractures culturelles en harmonie. Les épreuves mystiques catalysent leur transformation, passant de symboles de fracture culturelle à emblèmes d’harmonie restaurée.

Au plan thématique, la sorcellerie occupe une place centrale dans le roman africain, évoluant d’un simple élément de décor culturel à un véritable outil narratif et politique. Plusieurs romans marquants intègrent la sorcellerie au cœur de leur intrigue. Célanire cou-coupé de Maryse Condé est un récit mêlant vengeance et pratiques occultes entre la Guadeloupe et l’Afrique. Les Sorciers de Yoléla de Cheikhou Diakité est une mise en scène de la pratique sorcellaire dans un cadre villageois traditionnel. Dans Ngando de Lomami Tchibamba, la sorcellerie elle-même et l’élucidation de son mystère sont le sujet principal du livre. Par exemple, l’œuvre Sorcellerie à bout portant d’Achille Ngoye met en scène la sorcellerie comme manifestation du mal dans la société, articulée à la criminalité, à la folie et à la négritude blessée par la violence politique. La sorcellerie occupe une place importante dans le roman camerounais contemporain, où elle sert à la fois de symbole des angoisses sociales, de miroir critique des traditions et des dysfonctionnements politiques, et de vecteur de réflexion identitaire. Dans plusieurs romans camerounais, la sorcellerie est utilisée comme outil de satire sociale pour dénoncer la corruption, la violence et le mal‑gouvernement. La sorcellerie dans le roman camerounais contemporain est moins un simple thème folklorique qu’un dispositif narratif et symbolique qui permet de traiter la violence, la mémoire, le genre et la crise de l’État.

L’imaginaire sorcellaire et les traditions locales sont intégrées par les romanciers comme un imaginaire pluriel empruntant à la culture orale, aux croyances ancestrales et aux dynamiques actuelles (urbanisation, inégalités, violences). Pour certains auteurs camerounais comme Mutt‑Lon, l’écriture de la sorcellerie s’organise autour d’un jeu entre « réel » et « magique », faisant de leurs textes des récits de réalisme magique ou antimonique, où la sorcellerie incarne à la fois protection et punition.

Plusieurs études sur la sorcellerie dans le roman africain contemporain soulignent que les femmes âgées sont souvent accusées de sorcellerie, ce qui reflète des rapports de pouvoir et des stéréotypes de genre. Dans le roman camerounais, cette figure de la « mangeuse d’âmes » ou de la vieille sorcière permet de questionner la marginalisation des femmes, la transmission des savoirs occultes et la violence communautaire qui s’abat sur celles qui dérangent.

Au‑delà du registre littéraire, la sorcellerie est aussi un enjeu politique et juridique au Cameroun, comme le montrent les travaux qui analysent les politiques camerounaises face à la sorcellerie et les discours sur « l’état sorcier ». Le roman contemporain reprend ces tensions en faisant de la sorcellerie un prisme permettant de lire les rapports de pouvoir, la fabrique du coupable et la violence institutionnelle. La sorcellerie sert souvent de prisme pour explorer les tensions entre tradition et modernité, ou pour dénoncer des maux sociaux et politiques. Elle permet d’explorer l’imaginaire et la spiritualité africaine, fonctionnant comme une « poétique de l’invisible ». Contrairement au fantastique Occidental, la sorcellerie est souvent présentée comme une réalité quotidienne indiscutable pour les personnages. Elle « casse » la cohérence du récit réaliste pour plonger dans des profondeurs mystérieuses.

Les thèmes principaux de Les Effluves de l’invisible d’A.L. Tsala Mbani tournent autour du conflit entre modernité occidentale et spiritualité traditionnelle camerounaise. En décrivant le conflit modernité-tradition, les effluves deviennent des vapeurs porteuses de l’invisible, liant les odeurs balzaciennes à une cosmologie camerounaise vivante. La critique de l’occidentalisation qui invisibilise les forces vitales africaines causant déséquilibre sociétal prend position pour une résistance identitaire. Ce roman illustre parfaitement l’invisible camerounais : une spiritualité tangible, où négliger les ancêtres libère des miasmes destructeurs. Il illustre comment le rejet des croyances ancestrales libère des forces occultes destructrices, incarnées par des « effluves » – vapeurs invisibles reliant le monde des vivants aux ancêtres.

Le récit romanesque ne se contente pas de ces ténébreuses situations. Il prend aussi prétexte de la grande famille Mpangmot du village Tumbeti pour révéler les généalogies de la prospérité des descendants de Tumbeti, dont certains vont jusque dans les contrées occidentales créer un impact ou encore deviennent de hauts fonctionnaires de l’État.

Le lecteur aura enfin le plaisir de lire comment se termine l’histoire. Finalement, Tumbeti échappe-t-il définitivement à la sorcellerie maléfique ? Mieux vaut lire le roman pour en prendre soi-même la mesure.

Alain Cyr Pangop

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